Photos de famille

Photos de famille

5 | 1339 Consultations

S’il y a un support visuel qui ne nous laisse pas indifférent, c’est bien la photo de famille. Nous conservons souvent religieusement les photos de notre parentèle, mais même des clichés de famille de protagonistes qui nous sont étrangers peuvent nous fasciner. En témoignent ces lots de photos en argentique échoués chez les brocanteurs qui trouvent toujours preneur. Comment expliquer cette fascination ? Nous verrons que les photos de famille, outre le rôle de mémoire et de transmission qu’elles endossent, révèlent beaucoup d’une histoire personnelle :  la place et le rôle au sein d’une famille, des relations plus ou moins conflictuelles, un contexte social et géographique particulier… Nous nous demanderons aussi si l’avènement du numérique n’a pas enlevé un peu de sa magie à la photo de famille…

 

La photo de famille comme objet de mémoire

Si la photo de famille est si importante, c’est qu’elle nous connecte à notre propre histoire. Elle fige des moments de notre vie, le plus souvent entourés des nôtres. Certaines nous sont particulièrement précieuses ; celle d’un être cher, d’un proche disparu. Il arrive qu’on ne s’en sépare pas : elle est alors glissée dans notre portefeuille, voire à l’intérieur d’un pendentif médaillon. Cependant, pour que la photo soit une trace marquante de notre histoire, il faut qu’une personne au moins l’ait partagée avec nous, nous l’ait fait revivre. A noter aussi l’importance de l’album de famille, qui en archivant les photos avec légendes, dates, les re-contextualise. La photo de famille est donc un support important pour nous souvenir mais aussi nous découvrir : elle nous raconte des moments de notre petite enfance dont nous sommes incapables de nous rappeler. Il arrive même qu’elle soit un lien pour nous redécouvrir : il n’est pas rare, lorsque nous nous replongeons dans les albums photos, de tomber sur des clichés que nous avions complètement oubliés ; elle nous amène également à réinterpréter régulièrement des souvenirs figés sur le papier, en fonction de notre parcours, notre maturité, de l’évolution des rapports à notre famille.

 

Une charge symbolique indéniable

Tout est souvent fait pour que la photo de famille offre une représentation idyllique ; or, elle en dit long sur la place de chacun parmi les siens mais aussi sur les rapports de ses membres entre eux. Les regards échangés sur une photo, la place qu’on occupe sur celle-ci, la façon dont on se tient… sont des éléments particulièrement révélateurs. Une photo de famille peut donc cacher des failles, des blessures et même parfois de lourds secrets. Il arrive ainsi qu’on prenne la décision de supprimer d’un album un de ses membres considéré comme « paria ». L‘écrivaine et journaliste Dominique Baqué résume bien cet aspect de la photo de famille : « Une photographie qui parle du moi affronte à sa manière le plus terrible : ce dont je viens, ce que je reproduis ou que je refuse, ce dont jamais, quoi que je fasse, je ne pourrai me défaire : la famille, ma famille. Ce noeud qui parfois étrangle et parfois enlace ». On peut noter que les mères sont souvent absentes des photos de famille puisque ce sont généralement elles qui les prennent et que l’enfant occupe depuis les années 70-80 presque tout l’espace. Ces clichés traduisent un effacement de leur statut de femmes, au profit de celui de mères. Enfin, la place que les photos de famille occupent physiquement dans une maison renvoie souvent au degré de reconnaissance de chacun. Ce qui peut bien entendu révéler une réalité particulièrement cruelle. Il n’est donc pas étonnant, lorsque l’on considère cet aspect symbolique de la photographie de famille, qu’elle puisse, pour certains, servir de support central lors d’une thérapie.

 

La photo de famille à l’heure du numérique

La famille était encore au début du XIX e siècle représentée par des portraits peints. L’introduction sur le marché en 1839 du premier appareil photo, pousse les familles qui peuvent se le permettre vers les studios professionnels. Les plus modestes se font tirer le portrait par des photographes qui font du porte-à-porte. A cette époque, la photo de famille est très conventionnelle et son approche ritualisée : on pose, on doit être bien habillé pour immortaliser des évènements principalement institutionnels et religieux : baptêmes, communions, mariages, fêtes de famille, etc… Ce n’est qu’à partir des années 50-60 que l’appareil s’invite dans les foyers et qu’avec la généralisation des congés payés, les familles se « libèrent ». Elle se prennent en photo au bord de la mer, pendant leurs loisirs, autour d’un pique-nique… 68 marquera une libération supplémentaire. Mais tout au long de cette époque de l’argentique, la photo de famille conserve le goût de la rareté. Il faut faire développer l’image et donc faire en sorte qu’elle soit réussie et reflète au mieux ce moment éphémère. Elle est ensuite la plupart du temps archivée dans un album et accompagnée d’une légende.

Avec l’avènement du numérique, on photographie de manière spontanée et à l’infini. On est dans l’immédiateté, alors qu’auparavant on attendait avec impatience que nos tirages soient prêts. La photo de famille, transmise et retransmise par des canaux divers aux grands-parents, amis… est passée d’objet de mémoire à un acte de communication. Et perdu au passage un peu de sa magie ?

Êtes-vous très attaché(e) aux photos de famille ? En avez-vous conservées ? beaucoup ? Sous quelles formes ? Vous-réjouissez-vous de l’avènement de la photographie numérique ? Vos témoignages nous intéressent !

 

Photo © Adobe – Auteur : Lucian Milasan

 

charlotte4575, 20.01.2022